• Valérie Gillet

Attendre

Mis à jour : mai 21


L’annus horribilis que nous subissons nous contraint au repli, au statique, à la passivité. Dans ce monde où l’action vaut mieux que mille paroles, nous sommes davantage habitués à l’hyperkinésie qu’à l’attente. Dès que nous n’avançons plus, nous avons l'impression de reculer. Pourtant, les périodes de stagnation peuvent se révéler salvatrices.


La patience est loin d’être ma vertu cardinale. Pourtant, une bonne part de mes quarante années d’existence ont été passées à attendre. Attendre que mon tour vienne, que l’autre se décide, qu’une mauvaise période s’achève. Si patience et résignation ne sont pas mes points forts, attendre, ça me connaît.


Certes, attente n’est pas forcément synonyme de soumission au destin, mais lorsqu'elle est subie, comme c’est actuellement le cas avec la pandémie qui nous contraint à l’enfermement et à l'arrêt, elle est très péniblement assumée. J’en ai fait la douloureuse expérience à de multiples reprises. Cependant, malgré l’inconfort de l’exercice, chaque période de patience imposée m’a presque davantage appris que mes années de fuite en avant.


« Je vais m’installer dans un studio pour réfléchir », m’annonce mon époux de l’époque. « Vous devez attendre deux mois avant cette greffe de ligaments, puis comptez six bons mois de rééducation », m’informe mon chirurgien orthopédiste. « Je dois comprendre ce que je veux », m’explique l’amant. « Six semaines dans le plâtre sans poser le pied à terre, puis un mois de béquilles. Après une rupture du tendon d'Achille, vous pouvez espérer reprendre la danse dans neuf à douze mois. »


Si chaque chose vient en son temps, certaines ne sont tout bonnement pas faites pour se réaliser. Ce qu’il y a d’intéressant avec ces périodes d’attente, c’est qu’elles permettent généralement de mettre en lumière les lacunes et contradictions de notre existence au moment de stagnation T. Avec le recul, ce que l’on espérait obtenir en récompense de notre patience se révèle absurde et inaccessible.

Le mari m’a préféré une autre blonde. Je ne suis jamais remontée sur des skis. L’amant n’a jamais quitté sa femme. Mon tendon d’Achille ne s’est jamais totalement rétabli. Mais si ces expériences vécues comme de véritables supplices de tantale se sont apparemment soldées par des échecs, chaque porte fermée m’a contrainte à me faufiler par des lucarnes insoupçonnées.


Le divorce a fini par générer une véritable renaissance. Enfermée dans mon couple comme dans une cage dorée depuis mes 18 ans, j’avais perdu de vue qui j’étais, ce à quoi j’aspirais. Le chagrin d’amour guéri, j’en suis sortie avec l’impression d’avoir échappé à une vie de contrition et de négation de moi-même.


Une fois ces ligaments greffés et les séances de kiné achevées, j’ai décidé, à 32 ans, de remettre les pieds dans une salle de danse. Ce retour tardif sur mon terrain de jeu d'enfance et d'adolescence n’a nullement été le point de départ d’une grande carrière de danseuse vétérane. Mais une fois sur le parquet pour accompagner sa maman, ma fille de 4 ans, qui remuait le popotin avant même de marcher, a embrassé la pratique de la danse comme un sacerdoce. Huit ans plus tard, elle danse une vingtaine d'heures par semaine.


Pour rester dans l’orthopédique, mon tendon d’Achille déchiré a été recousu, ce qui m’a permis de recommencer à m'agiter devant de grands miroirs sur des rythmes endiablés. Mais me remettre (littéralement) sur pied et dans mes Puma de hip-hop a pris plus de dix mois. Dans l’intervalle, je me suis tournée, un peu en désespoir de cause, vers ce yoga que je pratiquais de manière très sporadique depuis la naissance de mon aînée. Non seulement il a été salutaire pour mes chevilles et mes pieds abîmés, mais j’aspire à présent à approfondir mon exploration, jusqu’à peut-être un jour transmettre mon petit bagage à autrui.


Quant à cette idylle avortée, le refus de l’obstacle de mon partenaire d’infortune m’a permis de comprendre quelque chose de fondamental : bien plus qu’une relation amoureuse enflammée mais vouée à l'échec, ce à quoi j’aspirais réellement, c’était à être maman pour la deuxième fois. Forte de cette réalisation, j’ai attendu qu’un potentiel géniteur charmant débarque dans ma vie, j’ai beaucoup réfléchi, j’ai espéré et j’ai encore attendu. Au crépuscule de ma trentaine, j’ai fini par pousser la porte d’un centre de PMA bruxellois et j’ai changé ma vie toute seule comme une grande. Et le destin, à qui il arrive de bien faire les choses, m’a souri au premier essai.


L’attente est parfois récompensée, mais souvent de manière détournée et pas toujours au moment que l’on juge opportun.


Qui sait, cette saloperie de virus, qui nous enchaîne à notre foyer et coule nos projets dans un insupportable ciment de stagnation, aura peut-être une issue inattendue et heureuse. Ne serait-ce que celle de nous faire trier le bon grain de l’ivraie, l’essentiel de l’accessoire et le nécessaire de l’excédentaire… et de nous ouvrir de nouveaux horizons inespérés.


Mes années d’attente ont fait de moi une indécrottable optimiste, même lorsque la vie prend des airs surréalistes de roman d’anticipation sur fond de salle d’attente de dentiste.

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