• Valérie Gillet

Bromance



J’ignore si c’est dû à ma personne, mais je suis sans cesse confrontée à la détestable élusivité masculine. Je suis irrésistiblement attirée par des hommes qui coulent comme le sable entre mes doigts. Le désintérêt, le désamour et l’évasion sont-ils, sauf rares exceptions, des caractéristiques universellement masculines ? Ou suis-je la pire érotomane de l’histoire de l’érotomanie ?


Malgré mes airs de féministe borderline misandre, j’ai toujours été une fille à gars. Mon entourage ne manque jamais de souligner que « je ne suis pas vraiment une fille » ou que « je suis comme un garçon », ce que je trouve assez peu flatteur. Un garçon manqué dans un corps de femme curvy as fuck.


J’ai toujours été entourée d’une chiée de mecs. Je suis une spécialiste du friendzonage prolongé ou des crushes amour-amitié, entre déni et camaraderie au gré d’innombrables conversations versant dans l’émoustillement non consommé ou le friends with benefits en cul-de-sac.

Les hommes m’aiment bien. C’est indéniable. Ils me trouvent compliquée et parfois (souvent ?) insupportable, mais ils m’aiment bien. Ils m’aimaient bien quand je me battais dans la cour de récré. Encore plus quand je leur filais mes versions de latin. Tout particulièrement quand j’ai commencé à écouter du rock, à mettre des jupes et à rouler des pelles. Ils ont adoré me voir décapsuler les bouteilles de Jup’ avec les dents et fumer des clopes avec moi en frappant des tequilas sur les bars. Ils m’ont désirée quand j’ai appris le désir. Ils m'ont même regardée avec un respect craintif quand je suis devenue une amazone tatouée au tournant de ma trentaine.


Bref, j’ai toujours été une membre honoraire du gang du pénis.


Les hommes aiment que je sois leur bonne pote, leur bon public. Ils apprécient mon tempérament hybride, mi-gonze mi-mec, mes cheveux blonds, ma bouille d’ange, ma forte poitrine et mes rondeurs, mais aussi mon franc-parler, mon langage de marin, ma capacité d’ingestion de boissons alcoolisées, mon amour du rock à guitares, mes rires quand ils me racontent leurs histoires de fesses, mon oreille attentive à leurs problèmes et mon épaule pour s’y épancher en me matant un peu les seins au passage.


Les hommes m’aiment, certes. Mais ils m’échappent et ne s’attachent jamais vraiment. Ils manquent avec moi de cette constance dans leurs affections et de cette patience dont j’ai trop tendance à faire preuve avec eux, même si je ne manque jamais de les remettre virulemment à leur place.


Moi qui me suis toujours vue comme la bonne camarade de mes congénères à zizi, je me retrouve sans plus rien comprendre à qui ils sont et ce qu’ils me veulent. Ou plutôt pourquoi ils me veulent un peu mais pas vraiment mais quand même mais surtout quand je ne suis pas là mais de nouveau mais pas tant que ça.


D’aussi loin que je me souvienne, j’ai l’impression de n’être jamais parvenue à véritablement me faire aimer d’amour inconditionnel par un homme. À part de mon père et de mon fils, bien entendu. Ils m’ont toujours aimée du bout des lèvres et du cœur. Or, j’ai toujours aspiré à être adorée.


Des hommes m’ont désirée, parfois beaucoup, parfois en secret, parfois d’un désir pouvant être confondu avec de l’amour. Des hommes m’ont voulue au point de vouloir m’épouser. Mais, dans le fond, je n’ai été la seule et l’unique pour aucun d’entre eux. Et en 2021, j’existe à peine dans la vaste constellation de leur vie déjà pleine et complexe.


Il s’agit là d’un discours profondément égocentrique et autocentré. J’en suis bien consciente. Peut-être le bât blesse-t-il chez moi. Ce désir irrépressible de me faire aimer et de susciter un intérêt soutenu chez mes homologues masculins est devenu un gros caillou dans ma chaussure, une douloureuse lance dans mon flanc. La profonde frustration constante de ma vie de femme.


J’ai beau essayer de ne pas généraliser, l’homme me semble irrémédiablement élusif. Il laisse venir à lui, il se laisse toucher. Je tends la main, je lui frôle le cœur. Il frissonne. Souvent même, c’est lui qui noue le lien, qui tente l’approche. Mais dès qu’il se sent en trop grande proximité, en trop grand danger, en trop grande vulnérabilité, il s’éloigne, se referme et met des années-lumière de distance.

J’ai le sentiment désespérant que l’homme est flatté de l’intérêt qu’on lui porte, tant que cet intérêt implique l’engagement émotionnel le moins contraignant possible. Alors on joue, parfois pendant des années, à ce petit jeu du chat et de la souris, des messages sans réponse et des appels inopinés et désœuvrés, de la bonne copine amoureuse et de l’amoureuse par dépit, des déclarations spontanées et des replis stratégiques, des amitiés amoureuses et des amours amicaux, de la passion haineuse et de la haine passionnée. On court après des affections illusoires et des conversations éternellement cryptiques. On s’épuise à tenter de jeter des ponts vers des gens qui ne voudront jamais les traverser, à guetter les signes d’un intérêt dépassant la simple lubie passagère.


Un fossé infranchissable ne s’est-il pas creusé entre les femmes « émancipées » en manque d’amour et les hommes pour qui le grand amour n’est pas si indispensable ? L’élusivité est-elle devenue une constante ou la simple marque d’un désintérêt que l’orgueil et la fierté féminins peinent à accepter ? Dois-je renoncer à demeurer cette « fille à mecs » dont les relations les plus riches et passionnantes ont pourtant été nouées avec des êtres de ce genre masculin qui est une énigme que je m’épuise vainement à élucider ?


Dans le fond, ce ballet de la frustration émotionnelle vaut-il vraiment la peine d'être dansé ?


Mon hétérosexualité amoureuse et amicale a-t-elle un quelconque avenir ?


Rhô, tout de suite les grands mots… 😉

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