• Valérie Gillet

L'angoisse : mère de toutes les addictions

Mis à jour : mai 13


J’ai toujours été angoissée. Parfois, je parviens à dompter mon anxiété pour vivre une existence que j’aimerais audacieuse. Souvent cependant, les heures nocturnes allongée les yeux écarquillés, l’estomac noué et le cerveau qui ressasse mes inquiétudes me paralysent. J’ai peur de mal faire, de l’accident, de la maladie. Qu'on m'enlève mes enfants. De me choper un cancer. De mourir. En cette période anxiogène à l'excès, il m’est parfois devenu presque impossible de surmonter mes craintes. Si le contexte sanitaire ne contribue en rien à notre sérénité, nous vivons dans un environnement où tout apaisement est systématiquement foulé au pied. L'angoisse serait-elle devenue le véritable opium du peuple ?

Depuis le début de cette pandémie, mon tempérament inquiet (doux euphémisme) m’incite sans trop me forcer à prendre la situation très (trop) au sérieux. Je suis restée enfermée chez moi trois mois, je ne suis pas partie en vacances. Je ne danse plus. Je me fais livrer à domicile. Je pense que je ne passerai plus physiquement le seuil d’un supermarché ou d’un grand magasin avant quelques années. J’utilise un litre de gel hydroalcoolique et un pain de savon par jour. Dès que ma fille fait mine de faire la bise à quelqu’un, je m’interpose physiquement en proférant des menaces. C'est bien simple : je n’ai moi-même plus fait la bise à ma fille depuis des mois. Je pense que je vais mourir célibataire et ascète.

On ne peut pas me taxer de prendre la situation par-dessus la jambe.

D’ailleurs, je ne manque jamais de me gausser des complotistes antivaccins, antimasques, antigel, antisavon, antimédecins, anti tout. Je trouve qu’ils font preuve d’un profond égoïsme sous couvert d’une dénonciation de mesures liberticides, qu’ils mélangent tout sans rien comprendre. M’agacent tout particulièrement les virologues et épidémiologistes de kermesse, qui s’improvisent scientifiques sur les réseaux sociaux sous prétexte qu’ils ont dans leur escarcelle une formation de deux semaines à l’université de la vie.

Cependant, la manière dont ceux qui nous gouvernent communiquent et les canaux qu’ils utilisent commencent à me taper prodigieusement sur les nerfs. Comme un peu tout le monde, le caractère arbitraire des mesures et discriminatoire et répressif de leur application m'interpelle. J'ai l'impression d'une irresponsabilité et d'un amateurisme affolants, d'une infantilisation de la population, d'une brèche dans laquelle les défenseurs d'idées puantes s'engouffrent dans l'indifférence générale et d'un sacrifice d'une génération jeune pour protéger celles qui ont généré cette crise sanitaire (et je m'y inclus).

De par ma nature anxieuse, je suis allergique à toute forme d'autoritarisme et de communication alarmiste. Or, tout ou presque de ce que je vois et entends depuis des mois a pour seul et unique but non pas d'apporter un éclairage constructif, mais de faire paniquer les gens de manière aussi vaine que propice à l’immobilisme et au repli.

Je suis solidaire des soignants et empathique face aux milliers de personnes qui ont dû être hospitalisées ou qui ont perdu la vie à cause de cette saloperie de virus. Néanmoins, j’en ai marre de lire encore et encore l’histoire de Jean-Michel, cet homme respectable (pas un de ces sales jeunes qui participent à des soirées clandestines en léchant la joue et autres parties du corps de leurs potes) en pleine santé, prudent et responsable, qui a malencontreusement plongé une main non gel hydroalcoolisée dans un bol de Chipitos et qui, conséquence funeste de son égarement irresponsable, est cloué au lit, terrassé par « une fatigue jamais ressentie auparavant », qui le contraint à binge watcher des séries Netflix au lieu d’aller travailler et de s’occuper de ses enfants (que son épouse doit bien se coltiner, elle, Covid ou pas Covid).

Ce que m’inspire surtout l’époque actuelle, ce n’est pas l’effondrement d’une civilisation ni la chronique de l’extermination annoncée de la race humaine. Il va de soi que notre civilisation finira par s’effondrer et la race humaine, par s’éteindre. Ce que je ressens, c’est cette angoisse autoinfligée dont nous ne pouvons plus nous passer. Telle une drogue, nous nous en enivrons sans relâche, avec une délectation morbide qui frôle le flash jubilatoire. Elle est omniprésente, tenaillante et nous trouvons un malin plaisir à l’attiser dès qu’elle montre des signes d’essoufflement.

Bien sûr que notre civilisation court à sa perte. Bien sûr que notre planète se meurt à petit voire grand feu. Bien sûr que notre société est gangrenée de toutes parts. Bien sûr que cette pandémie sera endémique et s’accompagnera probablement d’autres plaies. Nous vivons une époque sombre dans un monde crépusculaire.

Ne serait-il cependant pas plus sage de tenter d’en brosser un tableau clair-obscur vaguement nuancé au lieu d’y jeter sans cesse des grands seaux de goudron et d’y bouter le feu dans un grand ricanement diabolique ?

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