• Valérie Gillet

L'appel de la forêt

Mis à jour : mai 20



Mi-ardennaise du côté de ma maman, j’ai toujours entretenu une relation hypnotique avec la forêt. Pourtant, comme pour bon nombre d’activités qui me font du bien, ma paresse naturelle prend trop souvent le dessus et je vais rarement m'y balader. J’ai tendance à négliger mes loisirs constructifs au profit de plaisirs plus délétères. Comment m’inscrire dans un cercle vertueux d’occupations et de relations bénéfiques ? Faut-il me faire sans cesse violence ?

Lorsque j’étais gamine, nous partions souvent promener le dimanche en forêt en famille. Ma maman étant originaire du sud de la Belgique, là où le pin est roi et le sanglier est mascotte, elle m’a transmis la notion d’apaisement forestier. Caresser les troncs d’arbres, écouter le bruissement de la brise dans les canopées et manger des fraises des bois fait taire mon alter ego de l’enfer, à tout le moins durant quelques heures.


Or, il y a cinq ans, j’ai littéralement emménagé en face de la Forêt de Soignes. Coïncidence ? Absolument. Je n’avais nullement l’intention de batifoler tous les dimanches sur les sentiers qui sillonnent ce magnifique espace vert. Avant mars 2020 et le confinement forcé, j’avais accompli le bien triste exploit de ne pas y avoir mis les pieds à une seule reprise en cinq années. Des hectares de feuillus au pied de mon appartement citadin, un poumon à quelques mètres de la porte de mon immeuble, un apaisement pour l’éternelle lunatique que je suis, un loisir familial totalement gratuit, une activité sportive douce à portée de baskets, un environnement à couper le souffle.


Et juste pas envie de traverser la rue.


C’est tout moi. Je prends des avions pour aller me balader dans la jungle mexicaine, me prélasser sur les plages méditerranéennes, namaster dans les studios de yoga balinais ou admirer les pyramides égyptiennes et je ne suis pas fichue de dégager deux heures en cinq années pour chausser mes Puma et explorer une source inépuisable d’émerveillement et de quiétude en bas de chez moi.


La forêt calme ma nervosité naturelle, au même titre que la danse et le yoga. Or, j’ai laissé passer une grosse partie de ma vingtaine sans pirouetter et il a fallu que je m’explose un tendon d’Achille pour retrouver le chemin de mon tapis yogique pour rééduquer ma cheville.


Pourquoi suis-je aussi négligente avec tout ce qui me fait du bien ? Chaque cours de danse, séance de yoga, balade en forêt, soupe aux légumes, coucher non tardif, livre enfin lu, exposition visitée… Toutes ces choses qui m’enrichissent font l’objet de tergiversations sans fin.


Certes, nous sommes tous paresseux dans l’âme et le corps. Je ne compte plus le nombre de mamans de jeunes danseuses m’ayant expliqué qu’elles se remettraient bien au sport, mais que leur surcharge pondérale, leur âge et leur emploi du temps constituaient des obstacles insurmontables. J’ai beaucoup de courage, me disent-elles, moi qui chausse mes baskets cinq à six heures par semaine pour virevolter en jurant mes grands dieux que je suis trop vieille pour ces conneries et que tout ce bordel est bien trop difficile pour moi. Mais en m'éclatant secrètement comme une gamine.


Ce qu’elles ignorent, c’est que si je m’y tiens, ce n’est pas parce que je sais que le sport est bon pour moi, que la danse est un art dont je serai toujours adepte, que je tiens à progresser dans la pratique du hip-hop du haut de mon grand âge ou que je mets un point d’honneur à continuer de tenter de passer à l’arrache des doubles tours de jazz avec deux chevilles défoncées et vingt kilos en trop.


La principale raison pour laquelle je me casse le c.. et le dos à enchaîner les running man de vieille trois jours par semaine, c’est que ma fille me regarde derrière la vitre de la salle, mon petit garçon dans les bras et toutes ses copines autour. L’unique chose plus volumineuse que mon postérieur, c’est mon orgueil et ma fierté. Il ne me plaît pas que mes enfants me voient jeter l’éponge.


Mais s’il n’y avait pas ma progéniture pour me ramener à l’ordre, je serais dans mon canapé à m’empiffrer cookies triple chocolat en regardant Grey’s Anatomy en boucle. Et c'est d'ailleurs surtout ce que je fais depuis que cette saloperie de pandémie m'interdit l'accès aux parquets de danse.


Pourquoi nous faire violence nous fait au final tellement de bien alors que nous donner du plaisir facile nous nuit inévitablement ? Toutes les choses délicieusement paresseuses me minent le moral, alors qu’à la sortie d’un cours d’ashtanga impossible à négocier sans me péter tous les ligaments je me sens absolument invincible.


Depuis l'an dernier, malgré ma situation parentale périlleuse et stressante, j’ai retrouvé un semblant d’équilibre mental, là où ce confinement m’avait fait frôler la psychose maniaco-dépressive sociopathe. J'ai régulièrement pris le chemin de la forêt, bébé dans sa nacelle ventrale et ado babillant à mes côtés. Et chaque balade est un ravissement.


Chaque jour, depuis la verrière de mon grand appartement bruxellois, je scrute l’autre côté de la rue. J’entends l’appel de la forêt. La promesse d’un apaisement immédiat de mes nerfs irrités. Et comme pour les cours de yoga ou de danse, le même dilemme cornélien : mon survêtement est bien trop confortable, je n'ai pas pris de douche, le temps est un peu couvert, il va falloir mettre un soutif ou à tout le moins une brassière de sport, le petit est lourd à porter, l’ascenseur est en panne, je suis presque à la fin de la saison de ma série…


À croire que dans la vie, « avoir bon », comme on dit dans ma Wallonie natale, c’est rarement véritablement et durablement se faire du bien.


Dommage pour mes plaisirs coupables.

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