• Valérie Gillet

La mère courage

Mis à jour : juin 12



Le plus dur pour les mamans, ce n’est pas de surmonter les obstacles qui jalonnent notre parcours. C’est de le faire tout en s’en justifiant sous un regard universellement sentencieux. Lorsque l’on est maman solo, cette désapprobation de principe prend des allures de prémisse irrévocable. On se heurte à un mur de commisération contrite alliée à un flot d’injonctions. Si tout le monde s’accorde sur le fait qu'élever des enfants seule n’est pas simple, on conclut fréquemment à un choix de vie. Il faudrait donc faire comme on nous conseille et surtout ne pas jouer les mères courage.


Lorsque notre bébé naît, on nous le met immédiatement au sein en nous intimant de le nourrir avec notre propre lait, quitte à souffrir le martyre pendant que notre épisio cicatrise et que notre utérus redescend en perdant des bouts de chair sanguinolente.


Si on poursuit l’allaitement plus de six mois, on gagne dans un premier temps le respect pour notre abnégation. Dès neuf mois en revanche, le discours change radicalement. Les gens commencent à s’étonner de nous voir continuer à dégrafer le corsage. Après douze mois, l’inévitable question revient sans cesse : « Tu n’as pas encore arrêté ? Ça va être compliqué de le sevrer ! ».


De salutaire et incontournable, le simple geste d’alimenter son enfant en utilisant son propre corps est devenu marginal voire répréhensible. Nulle mention à ce stade du lien mère-enfant, des nutriments et du libre arbitre de la maman. Sortir ses tétons pour les fourrer dans la bouche de son gamin, ça va un moment.


L’exemple de l’allaitement est révélateur de la manière dont toutes les mères sont invariablement considérées comme vaguement irresponsables, plus ou moins nocives et à la merci de conseils de tout qui passe par là où elles posent le moindre geste parental.


C’est mille fois pire lorsque l’on est maman solo. Le regard oscille alors entre condamnation systématique et pitié profonde. On devient la pauvre fille qui l’a bien cherché. Quoi qu’elle fasse, quelles que soient les circonstances qui échappent à son contrôle et quels que soient les résultats parentaux obtenus, elle demeure une « fille-mère ».


Aux yeux de beaucoup de monde, elle ne peut réussir l’exploit d’élever des enfants sans père, même si le père en question est redondant dans l’équation parentale. Une famille, ce serait donc une maman et un papa, n’en déplaise aux milliards de mamans qui élèvent seules leurs bambins. Et aux milliards d’autres qui font comme si papa était impliqué alors qu’en fait c’est elles qui gèrent tout.


Vous l’aurez compris : je suis assez susceptible sur le sujet. Je porte ma condition de monomaman en étendard. Je sais pertinemment que j’emmerde tout le monde, mais je ne compte nullement changer mon fusil d’épaule. J’élève mes deux enfants seule et j’en suis fière.


Toutefois, je n’ai pas choisi mon rôle de maman solo. Il m’est tombé sur le coin de la tronche à 30 ans lorsque je me suis retrouvée seule avec ma fille de 2 ans et j’ai dû le prendre à bras le corps. Je m’étais rêvée maman pluripare au sein d’un couple stable baigné d’amour inconditionnel. Je me suis retrouvée livrée à mon sort, avec pour unique consigne de l’autre parent un « tire ton plan » qui s’est confirmé au fil des années.


Me débrouiller : c’est exactement ce que j’ai fait, sans trop bien savoir où j’allais au début, puis en gagnant en assurance. Ma quarantaine approchant et mon horloge biologique commençant à tic-taquer bruyamment, un dilemme s’est posé à moi : me résoudre à demeurer unipare ou remettre le couvert toute seule et advienne que pourrait. Ma fenêtre de tir était devenue une lucarne. Je me suis engouffrée dans la brèche.


Je suis donc passée dans la catégorie super experte de la monoparentalité : un enfant à élever seule à la suite d’un divorce, suivi douze ans plus tard d’un autre conçu par donneur anonyme.


Une folie, diront certains. Une flamboyante nique à ma condition séculaire de femme, commenteront d’autres. Une inconscience irresponsable typiquement féminine, argueront les plus conservateurs. Il ne faudra pas qu’elle vienne se plaindre quand elle ne s’en sortira pas, entends-je murmurer autour de moi.


Ma condition de mère courage devrait être mon lot de femme. Il me faudrait l’assumer en silence, dans l’abnégation. En pratiquant l’éducation bienveillante, en arrêtant d’allaiter quand on me l’intime. Et surtout en obtempérant dès que n’importe quel imbécile vient m’expliquer comment je dois gérer mes enfants.


Je refuse de me taire. J’estime qu’il n’y a absolument rien de répréhensible ni de honteux à élever deux enfants sans père en y mettant tout mon cœur et ma bonne volonté. Je ne vois dès lors pas pourquoi je serais tenue de le faire sans jamais m’en ouvrir, maman invisibilisée dont le silence et la résilience passive sont bien commodes pour ceux dont elle palie les défaillances.


Mes enfants sauront que j’ai fait de mon mieux. Que je n’ai été ni infaillible ni incompétente. Que ça a été dur. Ils sauront que les élever a été l’œuvre d´une vie et que j’ai aspiré de toutes mes forces au bonheur pour eux et pour moi-même.


Ce que mes enfants ne verront pas, en revanche, c’est une femme passive et démoralisée, qui laisse la vie quotidienne lui passer dessus sans jamais ruer dans les brancards et faire un doigt d'honneur aux détracteurs et donneurs de leçons.


Si cela fait de moi une mère courage plaintive et geignarde, so be it.

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