• Valérie Gillet

La vache

Mis à jour : mai 17


Enjoindre les femmes à s’aimer et être aimées « comme elles sont », mais autrement que ce qu’elles sont est d’une hypocrisie consternante. Il n’y a pas d’estime soi possible quand on doit être aux antipodes de ce qu'on est réellement. Et l'amour de soi est une chimère dans un monde où de génération en génération et d’un âge à l’autre, on répète aux filles que leur apparence physique est leur principale monnaie d’échange et leur véritable valeur.


Il y a quelques années, lors d’un énième échange vitriolé avec le père de ma fille, j’ai été comparée à une vache. Outre l’incongruité du commentaire, il est profondément blessant de se faire traiter de grosse par un homme qui nous a aimée et nous a vue une dizaine de milliers de fois nue. Cette remarque est venue couronner deux décennies de combat contre moi-même non pas pour apprendre à mieux m'accepter, mais dans l'espoir élusif de me faire aimer en étant la plus belle, la plus intelligente, la plus gentille, la plus parfaite.


Le monde entier a un avis sur le corps et l'apparence des femmes. Ce recours ultime à l’injure physique par un ancien amoureux est très révélateur. Une femme a beau avoir toutes les qualités intellectuelles et humaines, pour peu qu’elle ait un excès de cellulite et un poids fluctuant, cet aspect de sa personne prend, dès son plus jeune âge, toute la place. Peu importe que ceux qui critiquent soient ou non eux-mêmes moches comme des poux, bêtes à manger du foin ou gras comme des gorets, si tu es gironde, on te le fera tôt ou tard remarquer.


D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais aimé mon corps. Petite déjà, ma petite brioche protubérante m’engonçait dans mes jeans. Une fois ma phase « bébé bouddha » passée, j’ai pourtant été une enfant mince. Petite sauvageonne aux grands cheveux emmêlés et aux genoux couronnés, on m'avait surnommée « Manon des Sources ». Préférant la lecture, le grand air et la rêverie solitaire aux sports d'équipe et aux mouvements de jeunesse, je passais le plus clair de mon temps à m'inventer des histoires ou à me battre dans la cour avec les garçons.


Dans un premier temps, l’adolescence n’est pas venue chambouler cette image d'intello rêveuse et décalée à grande paire de lunettes. Petite, débraillée et enfantine, mon apparence attirait rarement le regard. Mais soudain, j'ai eu 15 ans, j'ai poussé de 20 cm et je suis parvenue à mettre des lentilles de contact. Lunettes reléguées à la sphère privée, khôl noir de noir sur mes yeux clairs, longue crinière châtain électrique : la binoclarde se voulait désormais amazone claire-obscure.


Les rondeurs ont rapidement commencé à rattraper mon nouveau mètre 70. Des courbes que j’ai immédiatement détestées. J’avais toujours honni mon ventre. Je pinçais à présent mes cuisses adipeuses en gémissant de désespoir. Mon appétit de la bonne chère n’arrangeait rien. Je m’arrondissais et commençais à m’en vouloir et à m'en fustiger. D’une taille 38 à coups de contraintes alimentaires à 18 ans, je suis passée à la taille 40, puis 42, et enfin 44 après mes grossesses. J’ai passé 20 ans à tenter, avec plutôt moins de succès que plus, de juguler ma gourmandise et ma voluptuosité.


Je suis en guerre ouverte avec mon corps et mon esprit depuis mes 15 ans, de la première remarque sur ma culotte de cheval naissante et mon tempérament bien trempé au mec de cette salle de sport qui s’est approché de moi sur mon vélo statique pour m’expliquer qu'il fallait plutôt arrêter de bouffer si je voulais perdre « tout ce poids » et à l'amant qui a souligné que j'étais « une femme très belle et intelligente, beaucoup trop même ». À 45, 55, 65, 75, 85 et même plus de 100 kilos enceinte jusqu’aux yeux, j’ai toujours suscité chez les hommes un intérêt intellectuel et sensuel. Mais ils ont toujours laissé entendre que c’était une faveur qu’ils me faisaient. Qu’il s’agisse de ma morphologie, de mon caractère, de ma situation familiale ou de mon tempérament, rien chez moi n’a jamais semblé s'inscrire dans les canons de la femme que l’on consent à accepter telle qu’elle est, dans la situation où elle est, avec son histoire.


Du haut de mes presque 42 ans, j’ai beau ne pas apprécier ce que je vois dans la glace, j’en ai assez de me fustiger et de ne pas espérer être aimée sans devoir au préalable changer mon apparence physique, prendre moins de place ou mettre ma personnalité sous l’éteignoir.


Un changement imperceptible s'est s’opéré en moi. Je l’appellerais résignation si le substantif ne revêtait pas une connotation aussi péjorative. J’ignore si un homme voudra un jour de moi, mais une chose est certaine : s’il ne peut m’aimer grosse, poilue, tatouée, binoclarde, grasse, ridée, cernée, radoteuse, hypersensible, colérique et têtue, je n’ai que faire de son intérêt.


Je veux parvenir à m’accepter et je veux qu'on m'aime telle que je suis.


Je ne veux plus me contenter de miettes et de contrition.

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