• Valérie Gillet

Les pages à tourner

Mis à jour : mai 13


On nous répète que le détachement et le pardon sont les pierres angulaires de la plénitude et de l'apaisement. Il faudrait savoir faire table rase du passé pour passer à autre chose ou renouer des liens. Cependant, il est compliqué de vivre avec des plaies béantes. Il ne suffit pas à la personne lésée de tourner la page, encore faut-il que les offenses causées soient amendées.


À 18 ans, j’ai roulé un (enfin, mille) patin(s) à un autre garçon que mon copain de l’époque. Il s’agissait d’un jeune Italien de 19 ans beau comme un dieu rencontré à mon arrivée sur le sol anglais pour un an de débauche… euh d’apprentissage de la langue locale.


La rencontre fut digne d’une comédie romantique des années 90 (ça tombe bien, c’était en 1997). Nous nous sommes embrassés pour la première fois dans un pub défraîchi du sud-est londonien après que j’ai lancé « Drive » de REM sur le vieux jukebox. Quelques jours parmi les plus sensuels de mon existence.


Toujours est-il que j’avais un amoureux en Belgique. Un super gars que je connaissais depuis la maternelle, supérieurement intelligent, talentueux, beau comme un dieu également. Le jeune homme parfait pour moi, en somme. Mais pas italien.


Bref, j’ai délicieusement merdé.


J’en étais malade. Le lendemain, à la toute première heure, j’étais au téléphone pour lui expliquer que dans ces circonstances, nous n’allions pas pouvoir poursuivre notre relation. Je lui ai écrit une lettre de quinze pages recto-verso. J’ai beaucoup pleuré et cogité.


22 ans plus tard, je me sens encore coupable d’avoir trompé cet ami de longue date. Je sais que je lui ai fait du chagrin. Je suis persuadée que ça fait belle lurette qu’il est passé à autre chose, mais je l’ai trahi. Je ne minimiserai jamais la tristesse que j’ai causée.


Tourner la page, ce n’est pas mon fort. On me reproche de ne parvenir à lâcher du lest sur rien. J’abhorre les situations irrésolues. Cette nécessité de toujours clarifier les choses au lieu de laisser couler est source de beaucoup de complications et de souffrances. Je passe invariablement pour une casse-pieds donneuse de leçons nostalgique.


À mon sens, il est impossible à l’être humain d’être amnésique d’événements et de comportements qui l’ont blessé au point d’en tirer une quelconque rancœur ou amertume. « Oublier » une trahison, une tromperie, un mensonge ou un affront, c’est se contenter d'enfouir pour voir resurgir.


À vouloir à tout prix que l’autre passe l’éponge sur nos comportements fautifs, ne passons-nous pas à côté d’une admission salutaire de nos propres errements ? Il me paraît plus judicieux de jouer cartes sur table. Certes, la moindre injustice subie m’est insupportable et j’ai tendance à en faire vivement reproche aux intéressés pendant des laps de temps infiniment prolongés. Mais jamais sans motif valable.


Ce que j’obtiens souvent comme réponse, c’est que je dois apprendre à tourner la page et ne pas m’attacher outre mesure à des offenses passées. Ce que je n’entends pratiquement jamais, c’est une admission sous une forme quelconque. Et ce à quoi j'assiste encore moins, c’est à un changement de comportement.


Dans le fond, bien plus que la blessure elle-même, ce qui m’est insoutenable, c’est que l’on puisse faire du mal aux gens que l’on est supposé aimer sans admettre que l’on a fait du dégât. Je sais que mon hypersensibilité me rend intolérante à toute forme d’iniquité, mais il ne coûte rien de dire à l’autre « J’avais tort, j’ai fait du mal, je regrette, pardonne-moi. » au lieu de « Il faut savoir passer à autre chose », « De l’eau a coulé sous les ponts » ou « Je ne comprends pas que tu remettes encore cela sur le tapis ».


La douleur d’une personne n’est pas un point de vue à débattre. C’est ce qu’elle vit vraiment dans sa chair, même si nous ne le comprenons pas. Ce n’est pas une opinion, c’est un fait. Nier cette souffrance ou vouloir convaincre qu'elle n'a pas raison d'être, c’est réitérer l’affront encore et encore.


Reconnaître la souffrance de l’autre et admettre que l’on en est la cause, c’est le premier pas vers l'empathie et le véritable pardon.

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