• Valérie Gillet

Not in the band

Mis à jour : mai 13



Dans tout groupe social, il y aurait les meneurs et les suiveurs. J’appartiens à une troisième catégorie : ceux qui remettent en question l’existence même du groupe. Cette propension m’a ostracisée dans la plupart des cercles. Faire partie d’un collectif sans y perdre mon intégrité est un véritable dilemme. Comment apprendre à passer outre les inévitables frustrations de la vie en société sans être muselée ?


Je suis claustrophobe à tendance agoraphobe. J’ai fait des crises de panique aux grottes de Han, perdu le souffle dans un tram bruxellois bloqué entre deux arrêts et je pousse des cris horrifiés dès qu’un ascenseur traîne à s’enclencher. Me mêler à une foule compacte sans pouvoir m'échapper en trois secondes chrono est une véritable torture. Mes potes de concert le savent : ma place est derrière la table de l’ingé son en salle et bien en retrait à droite en plein air. J’ai failli participer à la St Patrick à Dublin. C’était sans compter la panique qui m’a assaillie à peine plongée dans la foule des spectateurs du cortège. J’ai failli m’évanouir de trouille.


Ma priorité lorsque je suis en société, c’est de chercher la sortie de secours. Pourtant, j’adore les événements collectifs, l’ambiance moite des salles de danse bondées, l’émotion des concerts survoltés, les podiums sur lesquels je grimpe pour me trémousser, les mégapoles bruyantes et surpeuplées.


La vraie vie. Celle dont cette putain de pandémie nous prive depuis de longs mois.


Mais j’ai beau aspirer à vivre des expériences humaines collectives et émulatrices, je suis incapable de me fondre dans la masse ou de prêter allégeance à une engeance quelconque. Et encore moins d’être un membre loyal et docile d’une collectivité.


Ce n’est pas faute d’avoir essayé, encore et encore, de m’intégrer à des groupes, mais j’ai toujours fini par jeter l’éponge. Ce n’est pas tant par manque d’attrait ou de capital sympathie. Je n’éprouve jamais de difficulté à nouer des liens. C’est les entretenir au sein d’un groupe élargi sans y verser le napalm de la dissidence et de la discorde qui me pose un véritable problème.


Je ne suis pas solitaire et schismatique par choix. Mais depuis ma plus tendre enfance de demi-sauvageonne rat de bibliothèque, je suis un peu à l’écart et insubordonnée. Pas suffisamment consensuelle et peu encline au grégarisme malgré une disposition naturelle à faire plaisir pour me faire aimer, je préfère me placer en retrait plutôt que de supporter les inévitables frustrations, compromis et règles tacites d'un groupe.


Comment apprendre à ne pas être appréciée de tous quand on a un tempérament qui ne fait pas l’unanimité, mais un irrépressible besoin d’être appréciée ?


Je suis indubitablement devenue avec l’âge un être dominant et dominateur. Ce n’est pas inné. J’ai dû éviter que mon introversion naturelle me bâillonne. Avec le temps et mes positions souvent minoritaires pour une majorité consensuelle peu habituée au grain de sable qui enraye le mécanisme de l’opinion unanime, j’ai généralement dû céder le bâton de meneuse à une personnalité moins polémique que moi. Si je n’ai aucun mal à exprimer mes avis, parfois avec un peu trop de virulence, ceux-ci sont accueillis avec beaucoup de confusion par mes interlocuteurs.


Alors j'évite. Plutôt que passer ma vie à m’autoflageller pour mes sorties caractérielles et mes énervements inutiles contre la tiédeur humaine, je choisis de finir par me taire. Ou plutôt de critiquer dans ma tête et dans mon coin.


Cela me désole. Comment accepter que je ne serai jamais une alpha sociale sans que cette incapacité à être pleinement intégrée et comprise ne me marginalise irrémédiablement ? L’isolement et l’asociabilisation sont-ils un lot auquel je dois me résigner ?


Je l’ignore. Toujours est-il que j’éprouve d’immenses difficultés à m’identifier àune philosophie, une tendance politique, un style musical, une nation, voire même une famille.


Je préfère diversifier. Appartenir à toutes les bandes et à aucune. Fréquenter tout le monde et personne. Aimer un peu mais toujours avoir un plan d'extraction rapide. M’impliquer du bout du doigt de pied (ou de la langue), mais toujours conserver une porte de sortie. J’ai un besoin irrépressible de faire un pas de côté et de poser sur le monde un regard en biais. Hypersensible certes, concernée par tout bien sûr, mais véritablement investie dans rien.


Instinct de survie que je déplore.

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