• Valérie Gillet

Paroles, paroles

Mis à jour : juil. 2


Le pire défaut est selon moi l’incapacité à être présent.e et fiable. La qualité ultime étant du coup la loyauté. Or, ce sont deux denrées extrêmement rares, voire obsolètes. Et étrangères à certaines personnes que nous choisissons pourtant d’aimer. Fool me once, shame on you. Fool me twice shame on me ?


L’autre jour, ma psy (n’en sommes-nous pas tou.te.s là ?) m’a montré une photo en me demandant mon interprétation et mon ressenti de parent. On y voyait une enfant grimpant à une échelle, son père plaçant chaque barreau un à un d’une main en la tenant fermement de l’autre. Ma première réaction a été autocritique : je me retrouvais dans cette illustration, moi la mère hélicoptère qui trace la voie de ses enfants et les maintient à tout prix dans le droit chemin au lieu de leur laisser l’occasion de se construire un avenir et une personnalité.


Ma psy a posé sur moi un regard surpris. Ne voyais-je pas que ce papa extrayait chaque échelon de son propre corps, s’oubliant lui-même et sacrifiant des morceaux de lui dans sa mission parentale et la progression de son enfant ?


« Mais ce n’est pas du tout moi ! », me suis-je exclamée. « Je n’ai absolument pas l’impression de me sacrifier pour ma fille ! Si on voit les choses ainsi, autant ne pas faire d’enfants ! »


Depuis lors, je cogite. Ça me travaille, cette histoire de barreaux arrachés à mes propres côtes. Plus j’y réfléchis, plus l’évidence s'impose : ce n’est pas en tant que maman que je me comporte ainsi, mais en tant qu’être humain. J’ai toujours géré mes relations affectives au détriment de ma personne, comme un déchirement, un sacrifice. Mon attachement et mon sens de la loyauté sont tels que je m’amoindris pour entretenir des liens que l’autre s’évertue à incendier dans des accès pyromanes chroniques.


Ce fut par exemple le cas avec ma maman, avec la plupart de mes amis au fil des années et à présent avec mon ado de fille. Et surtout, c’est systématiquement le cas dans mes relations amoureuses. Je ferais tout pour que les gens continuent à m’aimer envers et contre tout, même s’ils se comportent comme des crétins finis et me trahissent à répétition.


C’est étrange, cette propension à attendre des autres une loyauté sans faille et une fiabilité totale et à être non seulement inévitablement déçue, mais à s’attacher à des gens qui sont incapables d’honorer les promesses qu’ils ne manquent pourtant jamais de faire.


Je devrais être habituée. Pourtant, ça me ronge, ça m’enrage, ça m’empêche de dormir la nuit. À chaque défaillance ou déception, je fulmine : comment diable suis-je encore tombée dans le panneau ? Pourquoi ne pas mettre un terme définitif à toutes ces relations nocives qui empoisonnent mon quotidien et entravent ma sérénité d’esprit ?


Pourquoi cultiver ces liens s’ils nous gâchent plus ou moins l’existence ?


Avant tout, il arrive que ces relations concernent des membres de notre famille. Impossible de couper définitivement les ponts avec ses ascendants et/ou ses descendants. Difficile de ne jamais leur pardonner leurs manquements. Il nous faut bien les prendre comme ils sont et faire avec…


Ensuite, nous avons un tel besoin d’amour et de reconnaissance que nous ferions n’importe quoi en échange de miettes d’affection et de déclarations à l’emporte-pièce. C’est mon cas dans mes relations amoureuses : je crois les envolées que n’importe quel foireux me fait pour la simple et bonne raison qu’on ne prononce pas de telles paroles en l’air. Je trouve imbécile de déclarer son amour et ses intentions à autrui sans agir pour ne pas causer de tort à l'être aimé. Il y a une telle gravité dans ces propos que je n’oserais jamais me déclarer sans penser chaque virgule qui sort de ma bouche.


Enfin, nous sommes des éternels optimistes. Nous espérons le meilleur des gens que nous aimons, même s’ils ne nous montrent que le pire. Lorsque l’on aime, plus rien n’est objectif, tout est entrevu sous le prisme de ces satanés sentiments qui brouillent notre jugement et empêchent notre cerveau de fonctionner au mieux de ses capacités d’analyse. Résultat : on se dit que cette fois, peut-être, si jamais, enfin, tout sera différent. Et on se prend la triste réalité en pleine tronche.


Alors que faire ? Vivre en ermite ? Ne s’entourer que de personnes totalement loyales et fiables ? Vœu pieux : l’infaillibilité n’est pas de ce monde. Les gens entiers en quête d’absolu comme moi se retrouvent inévitablement trahis. L’être humain n’est ni loyal, ni fiable de nature, mais éminemment égoïste, traître et retors. La droiture de caractère et d’esprit n’est pas une qualité innée, elle s’acquiert au fil du temps, de l’éducation, des recalibrages successifs et des conséquences douloureuses des actes que l’on pose et dont on réalise qu’ils causent du tort à ceux que l’on aime lorsqu’on les voit souffrir.


Certaines personnes ne semblent pas avoir conscience du mal qu’elles font. Peut-être est-ce parce qu’au lieu de leur dire qu’elles blessent, nous pansons nos plaies dans notre coin, en silence, et retournons leur ouvrir notre cœur avec une candeur et une naïveté frôlant la bêtise profonde.


Quand on aime vraiment, on ne se protège pas.


Car on ne devrait pas avoir à le faire.

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