• Valérie Gillet

Sismance

Mis à jour : mai 13


J’ai toujours eu des coups de foudre amicaux pour des filles qui n’ont pas compris mon besoin de sororité et d’exclusivité. Peut-être bien plus que l'amour hétérosexuel et sa date de péremption, j’ai aspiré à cette amitié féminine de toute une vie. Cette meilleure amie avec qui traverser les tempêtes de l'existence, des premières règles à Alzheimer. Mais la vie et l’amitié ne sont pas un long fleuve tranquille.


À l’école primaire, j’étais la lieutenante d’une capitaine avec laquelle nous formions un couple amical inséparable. Toutes deux nées le même jour dans le même hôpital, la légende veut que nos mamans se fussent croisées pour s’échanger une Marlboro et un verre de rosé dans le couloir vers la salle d’accouchement. Gamines ne reculant devant rien, nous entretenions une relation d’émulation mutuelle. Quand l’une a commencé la danse classique, l’autre a enfilé ses chaussons. Quand l’une a tenté de se jeter dans un ravin en luge en fermant les yeux, l’autre s’y est risquée à plat ventre. Quand l’une retenait sa respiration plus de 30 secondes à la piscine, l’autre tentait de tenir le plus longtemps possible immergée dans une baignoire d’eau glacée.


Patins à roulettes dans le salon, combats de boxe à mains nues, « parcours de la mort » dans le jardin, sauts du haut d’armoires les chevilles attachées l’une à l’autre : nous avons frôlé les urgences à quelques reprises. Nous avions l’audace et l’insouciance qu’on rencontre chez les petites filles avant l’adolescence. Elle était la plus belle et la plus populaire, moi l'intello sauvageonne avec mes grands cheveux emmêlés, mes tenues débraillées, mes lunettes de travers et mes coups de pied dans les tibias.


L’entrée dans le secondaire a eu raison de notre lien. Nous avons fait partie d’une de ces bandes de filles aux cheveux brillants que l’on regarde marcher en formation dans les couloirs du bahut. Très vite, j’ai troqué mon débraillement et mes lunettes pour une quirkiness plus rock’n’roll et des yeux fardés. Une excentricité peu compatible avec la ligne éditoriale du groupe. Mon histoire d’amitié s’est fanée et j’ai fait sécession.


Par la suite et jusqu’à très récemment, toutes mes relations amicales féminines ou presque ont connu le même funeste destin. Cela m’inciterait à penser que je ne suis pas un bon match amical pour mes homologues féminines et que j’ai tort de m’investir dans ces duos. Ça me fait vraiment mal aux ovaires de l’admettre, mais j’ai l’impression que mes relations masculines résistent davantage à l’épreuve du temps.


Ma meilleure amie depuis l’adolescence, que je considère comme une sœur, habite loin et a très peu de temps à m’accorder entre son mari et ses trois enfants. Notre rapport a toujours été un peu déséquilibré et décousu. J’ai investi beaucoup d’énergie à entretenir notre lien malgré le temps qui file et l’éloignement physique. Elle a toujours été l’oiseau sur la branche, charmante et charmée, aimée de tous et prompte à me préférer d’autres compagnies et cieux. J’ai toujours été le tourment, la gravité, la raison et la culpabilisatrice. Les années ont passé et si nous nous aimons toujours beaucoup, notre relation et nos contacts sont devenus très rares au quotidien.


Je me suis résignée. Bien que cela m’attriste beaucoup, il me semble que cette aliénation était inévitable. Nous ne sommes pas fâchées. Nous nous croiserons probablement tous les deux ou trois ans jusqu’à notre trépas. Nous apprécierons ces parenthèses et goûterons la saveur douce-amère de la nostalgie d’un temps révolu et d’une amitié en filigrane.


Même si ce n’est plus vraiment le cas ni pour elle ni pour moi, je continue à parler d’elle comme de ma « meilleure amie » et nos connaissances communes continuent à nous envisager comme le doublon « Thelma et Louisesque » que nous fûmes à 16 ans.


Et que j’aimerais que ce doublon ressuscite !


Mais les femmes, moi incluse, ont cette tendance à se tisser leur nid familial et à organiser leur vie autour de lui. Et celles qui n’ont pas vraiment de nid deviennent souvent des « picoreuses amicales » : glanant ci et là ce qui servira à leur bien-être social durant une période donnée, elles passeront à autre chose lorsque leurs aspirations évolueront. La moindre chamaillerie, tension ou divergence d’opinions suffira à rompre un lien patiemment tissé durant des mois d’échanges sismanciens.


Un lien encore plus fragile que le lien amoureux, dans le fond.


Avec les garçons, je me suis battue, je me suis mariée, je me suis marrée comme jamais. J’ai toujours été dans une séduction intellectuelle et physique épuisante et dans un degré d’intimité incomparable avec mes relations amicales féminines.


Et pourtant, qu’est-ce que mes amies me manquent ! Et comme je déplore de ne pas être parvenue à maintenir avec elles cette excitation amicale moins incandescente que les liens que je noue avec les garçons, certes, mais tellement plus enrichissante et moins superficielle !


Sororité, ô sororité chérie, que ne pourrais-je faire de toi la pierre angulaire de mon existence et éviter de voir mes sœurs irrémédiablement s’éloigner ?

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