• Valérie Gillet

Tours et détours d'un allègement endémique

Mis à jour : juin 11


Je me bats avec des fluctuations de poids depuis la vingtaine et l'obésité est sans cesse agitée devant mes yeux comme la catastrophe qui va ruiner ma santé et annihiler à tout jamais toute vie affective, en particulier à partir de la quarantaine. Et c'est épuisant, cette (auto)flagellation permanente d'un corps qui fonctionne très bien tout seul et n'a pas demandé à être malmené de la sorte.


Je suis en guerre avec mon corps depuis l’adolescence. Les régimes que je m’inflige depuis mes 15 ans ont bouleversé mon métabolisme. Ajoutée à ma légendaire gourmandise, à l’hérédité et à une tendance à compenser par la bonne chère tout sentiment heureux ou triste, cette mise chronique à des diètes restrictives et parfois farfelues a fait de moi une femme éternellement en surpoids. Appétissante par périodes, grande et forte à mes moments les plus sportifs. Franchement gonflée, adipeuse et douillette durant mes grossesses et les années qui les ont suivies (actuellement, donc).


Des régimes à n’en plus finir

Des régimes pommes-cracottes ou bouillon-fromage blanc jusqu’à 20 ans aux « rééquilibrages alimentaires » et aux programmes hyperprotéinés de ma trentaine, j’ai fait subir des choses assez abracadabrantes à mon corps. Rien n’a véritablement fonctionné, à part le sport intensif et une discipline de fer vis-à-vis de tout ce que j’ingère.


Comme une écrasante majorité de femmes, j’ai commencé à me mettre à la diète très jeune pour tenter de modifier ces « défauts » auxquels je ne pouvais pourtant rien changer. On nous convainc dès l’adolescence qu’une belle femme est une femme jeune, lisse, menue et musclée (mais pas trop). Un être fin et délicat tant dans sa physionomie que dans ses traits. Or, la plupart d’entre nous ne sont rien de tout cela.


Miroir, mon moche miroir

Ma dysmorphie s’est manifestée à la puberté, dès les premières remarques de mon entourage sur mon début de culotte de cheval. À tous les poids, âges et stades de ma vie de femme, je me suis toujours vue grosse, même quand je ne l'étais pas. À cela est venu s’ajouter le fait que le poids sur la balance et le fameux IMC classent très vite les femmes rondes dans la catégorie « en surpoids » ou « obèse ». Lorsqu'on lit cette information sur un dossier médical ou qu’on l’entend dans la bouche d’un médecin, cela vient confirmer notre inimitié profonde pour notre corps.


La machine se met chroniquement en branle. On supprime le sel, le sucre ajouté, les graisses, les féculents, les sauces, les protéines, voire les laitages. On note tout ce que l’on mange et boit, en se fustigeant au moindre écart. On se pèse toutes les semaines, voire tous les jours. La balance est notre pire ennemie, tout comme les soirées entre amis et les restos du vendredi soir. Peu à peu, on s’allège dans la douleur en se repliant sur nous-même.


Sans cesse remettre son régime

Une fois le poids excédentaire perdu, on recueille les compliments et félicitations, même si notre estime de nous-même n’a pas changé d’un iota. Six mois, un an ou cinq ans plus tard, tout est bon à recommencer. Une blessure, une grossesse, une déprime, une maladie, un dérèglement hormonal ou tout simplement la vie de tous les jours, a enrayé la machine à fondre. Nous revoici face au miroir, incrédule : comment avons-nous fait pour nous retrouver au même stade ?


La réponse est très simple : les régimes restrictifs ne sont pas conçus pour être durables. L’unique moyen d’être en bonne santé et de s’alimenter sainement, c’est d’accepter son corps dans sa forme acquise au fil des ans, et de faire preuve de constance dans ses habitudes alimentaires et sportives. Si la vie est trop courte pour ne pas boire ce mojito et manger cette part de gâteau au choc, il faut bien avouer qu'on en arrive vite à la demi-bouteille de chardonnay quotidienne et au paquet de cookies devant Netflix.


C’est là que le bât blesse. Si manger sainement sans rien se refuser peut paraître séduisant, cela nous contraint à être raisonnable 90% du temps au lieu d’alterner les périodes de faste et de diète. Personnellement, c'est une option en totale contradiction avec ma nature profonde et un chouïa expansive.


Par ailleurs, si la politique du juste milieu est la solution la moins mauvaise pour entretenir son corps le plus longtemps possible, ses résultats ne sont pas forcément visibles à première vue. Or, le monde nous répète qu’être en bonne santé, c’est se priver et qu’être athlétique, c’est être mince et musclée.


Dysmorphie, dysmorphie chérie

Autour de moi, toutes les femmes sans exception sont au régime depuis l'adolescence. De toute évidence, la perte de poids n’est définitive pour à peu près personne. Bien plus, la plupart d'entre elles n'ont absolument aucun besoin de s'alléger.


Loin de moi l’idée de me moquer des minces qui se voient grosses : j’étais comme elles avant d’atteindre un réel surpoids et d’apprendre à faire la différence entre une taille 44 trop adipeuse et une taille 40 parfaitement saine mais sortant des canons anorexiques en vigueur dans ma génération.


Car quel que soit le degré de surpoids ou son absence, le plus frappant, c’est la manière dont les femmes se voient et parlent d'elles--mêmes. Je ne suis pas la plus élogieuse lorsque je me décris et me présente au monde. Pourtant, je suis toujours abasourdie de constater le niveau de dégoût envers les corps féminins.


Des propos qui appellent avant tout un suivi psychologique professionnel et une analyse des raisons profondes qui incitent toutes les femmes, moi y compris, à enchaîner vainement les régimes, alors que la dépression chronique, la dysmorphie et/ou les déséquilibres alimentaires se succèdent dans un cercle vicieux catastrophique pour notre santé physique et mentale à toutes.


Rétrécissez ce corps qui voudrait s’épanouir

C’est le serpent qui se mord la queue. On nous répète, médecins y compris, que nous nous sentirons mieux lorsque nous serons plus minces et en meilleure forme physique. Or, dans cette analyse, nous n’envisageons jamais les raisons de notre prise de poids et/ou de notre incapacité à recouvrer la santé. Raisons parmi lesquelles l’industrie du régime et de la minceur, les médias et l’émulation occupent une place de choix, principalement chez les jeunes filles et les femmes.


C'est aussi simple que cela : on nous dit que nous sommes trop grosses alors que ce n’est généralement pas le cas. Et ça le devient au gré de mauvaises habitudes acquises et de variations de poids en montagnes russes. Peu importe que notre physique soit plus ou moins généreux, que notre alimentation soit plus ou moins équilibrée, que notre activité physique soit plus ou moins régulière et que notre équilibre mental soit plus ou moins impliqué dans une éventuelle fluctuation de poids. Peu importe que l’on vienne d’accoucher, que l’on souffre d’une affection chronique, que l’on prenne un traitement entraînant une prise de poids, qu’une blessure nous ait immobilisée ou qu’aucune raison médicale ne justifie une perte de kilos.


L’important, c’est de mincir, pas d’être en meilleure santé physique et mentale, et encore moins de poser un regard plus bienveillant sur l’image que nous renvoie le miroir.


Tant qu’il sera plus important d’être maigre qu’en bonne santé, il n’y aura pas de guérison possible de nos métabolismes détraqués et notre estime de nous-mêmes écrabouillée par des décennies d’autoflagellation et de comparaisons anxiogènes.


Nous continuerons à vouloir prendre moins de place, à éteindre la lumière, serrer le ventre et éviter les positions compromettantes au lieu de profiter d’une vie sexuelle décomplexée, à ne pas nous inscrire à ce cours de zumba parce que nous ne supportons pas de voir notre derrière dans le miroir et à ne pas porter de bikini par crainte des remarques acerbes sur notre graisse abdominale ou une grossesse inexistante.


Ce n’est pas nous qui devons maigrir à tout prix, c’est le monde qui doit comprendre que la santé et la beauté ne se déclinent pas seulement jusqu’à la taille 36 et un IMC de 24,9. Et peut-être alors pourrons-nous enfin nous réconcilier avec nos corps mis à tellement rude épreuve.

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