• Valérie Gillet

(Traveller, etc.) Envy

Dernière mise à jour : 29 avr.



Interrogations d’envieuse : 1. Pourquoi les gens partent-ils tous au même endroit au même moment, la même année ? 2. Pourquoi les gens partent-ils tous quand on ne part pas ? 3. Les ex ont-ils le droit de partir en vacances (et accessoirement d’y être heureux) ? 4. Aurait-on été heureux.se de partir avec elleux ? Asking for a friend, obviously... OBVIOUSLY.


Chaque année en Belgique, c’est la même chose, et c’est particulièrement le cas après deux ans d’enfer covidien du voyageur : tout le monde fout le camp aux vacances scolaires. Et tout le monde choisit les mêmes destinations au même moment. Il y a eu la vague Lisbonne, la vague Grèce, la vague Croatie, la vague Séville, la vague Rome, la vague Barcelone… Sans oublier l’insupportable vague ski, aussi endémique que la grippe hivernale (ou le Covid quand ces putains de bordel de cul de variants de merde arrêteront de muter comme des fils de chiens).


Sur mon fil d’actualité, ces vacances de Pâques, beaucoup de gens sont partis à Malte. À croire que leur algorithme a été inondé de promos de vols low cost irrésistibles. Cette année, ça a donc été l’overdose de soleil insolent pour un mois d’avril, l’architecture melting-pot, la méditerranéitude in your face, la cuisine plus appétissante que le six pack de Ryan Gosling dans Crazy Stupid Love, et bien entendu les noms de sites comptent triple dans les géolocalisations (on peut se demander s’il était vraiment utile de se casser la tête à mélanger 5 langues à racines totalement différentes, de supprimer la moitié des voyelles et de parsemer tout ça d’apostrophes dans chaque petit mot d’une langue parlée par 500 000 locuteurs).


Je suis affreusement jalouse. Il fut un temps où moi aussi je prenais la poudre d’escampette à la moindre occasion. Mais j’ai décidé d’avoir un bébé. Avec mon hypertension et un diabète gestationnel, ce fut une grossesse un peu touch and go peu propice aux pérégrinations. Ensuite la pandémie a frappé à peine sortie de mon congé de maternité. Résultat, je ne suis plus vraiment partie depuis 2018, à l’exception de vacances familiales bordelaises l’été dernier, d’une escapade amstellodamoise en novembre et d’un petit weekend à Paris (vous me direz que ce n’est déjà pas si mal et que je fais l’enfant gâtée, ce à quoi je me contenterai faire ma moue de nomade frustrée).

En fait, cette ruée post-covidienne « on n’a qu’une vie » vers cette « Valette Kim K » et ses petites sœurs carrément kardashianiques (j’exagère à peine) me fait tiquer pour deux raisons :


  1. J’ai voulu partir à Malte il y a quelques années, mais je me suis… trompée d’aéroport. Je ne plaisante pas. Je me suis retrouvée à Charleroi à 20h30 avec ma gosse de 10 ans et nos bagages, only to realise que le vol décollait de Bruxelles. Même au volant d’une Porsche 911 lancée à toute berzingue sur l’autoroute (auquel cas je ne serais probablement plus là pour en parler, ni ma fille d’ailleurs), je ne serais pas arrivée à temps. Autant dire qu’avec ma C1 vieille de dix ans, j’avais juste le choix de rentrer chez moi dans un retour de la honte silencieux, guettant du coin de l'oeil tout dommage irréversible sur la psyché vulnérable aux questions de fiabilité parentale de ma préado enfant d’un divorce chahuté.

  2. Un de mes ex fait partie des chanceux qui a eu l’occasion de prendre des vacances maltaises cette année, ce dont il n’a pas manqué de se vanter sur les réseaux sociaux, à grand renfort de clichés panoramiques, de photos lagunaires et de duos de spritz pleins de glaçons saisis pour immortaliser cet instant de plénitude fugace. J’aurais secrètement souhaité qu’il tombe à l’eau tout habillé avec son iPhone 46 et ses velléités de photographe amateur.

Ne tournons pas autour du pot : je déteste quand mes ex sont heureux. Je trouve qu’ils devraient me pleurer jusqu’à leur trépas en buvant de l’absinthe et en écrivant des poèmes à ma gloire en fumant clope après clope sur fond de Léo Ferré, de Barbara ou de Radiohead ère The Bends. Je me fiche que ce soit égoïste et rancunier as fuck : tu ne veux plus de moi, bon vent, mais je te souhaite juste une bonne syphilis, une vie de demi-molles et de Legos oubliés où tu marches et l'interminable tiède ennui de dimanches pluvieux à regarder Liège-Bastogne-Liège dans le poste.


J’ignore pourquoi nos anciens amoureux prennent un malin plaisir à ne pas disparaître des canaux virtuels (et de la surface de la Terre) quand ils ne veulent plus de nous, nous contraignant à les stalker, en loucedé bien sûr, comme les indécrottables masochistes que nous sommes toutes. Ça devient presque une habitude de vérifier où ils en sont dans la vie et de sentir ce pincement au cœur à chaque photo publiée, même la plus ridiculement cucul de l’univers intersidéral. Wink wink à mon ex-mari et ses clichés avec sa 2e épouse où le soleil se couche sur leurs mains posées l’une sur l’autre, avec comme légende en espagnol, jetée là au cas où son ex passe : « Ma chérie, ton amour m’a sauvé des tourments et de la souffrance qu’une autre avait causés. L’opposé de l’amour n’est pas la haine, c’est l’indifférence ». Quand je pense que c’est la même personne qui lançait des pogos dans les clubs rock de Londres avec ses cargos noirs, ses t-shirts Rancid et ses bottes à bout en fer, avec qui je fumais le cigare, qui jetait des glaçons au visage des hommes qui me parlaient lors des soirées, avec qui je faisais des concours de claques sur les fesses, qui me proposait des soirées « sans pyjama » sur un matelas au milieu du salon sur fond de marathon Star Wars et qui avait dû, durant notre première année ensemble de post-ados préadulescents en rut, démonter sa tête de lit parce que ses colocataires se plaignaient du bruit qu’elle faisait en frappant contre le mur quand je venais loger, j’ai du mal à reconnaître cet étranger à la barbe blanchie et aux cheveux plaqués en arrière, en blazer, chemise et Skechers marron, qui fait un cœur avec les doigts en enlaçant une compagne peroxydée vêtue d’une robe en satin à paillettes avec un camion de maquillage sur un visage contouré comme les influenceuses de Dubaï.


Plus je vieillis, plus la liste des ex s’allonge et plus la diversité des destins sans moi s’enrichit. En fait, j’aurais pu avoir mille vies tellement différentes de celle que je vis là, maintenant, en vieux survêtement troué, hoodie de groupe de rock 90s et chaussettes de ski, en train d’espionner each and every mec qui a mis son pénis en moi avec une intention un minimum sérieuse et instillé l’espoir de l’amour éternel avant de me lacérer le cœur pour ensuite se tirer à Malte (ou à Middelkerke) comme si de rien n’était, partager des spritz avec une autre forcément beaucoup moins bien que moi.


J’aurais pu boire des spritz à Malte, habiter une maison de maître à Liège, m’occuper de mes deux filles à Turin, faire des selfies de quadra pour fêter mon 25e anniversaire de mariage à Aruba, assister au vernissage de mon peintre de compagnon de presque 30 ans, inaugurer l’ouverture du pub bruxellois de mon fan de football de mec et père de mes trois gamins binationaux, ouvrir mon studio de yoga à Bali avec mon aventurier voyageur…


Mais ça, c’est s’ils étaient restés avec moi. Ils n’ont rien fait de tout cela et leur vie à eux aussi est bien différente de ce qu’elle aurait pu être en ma compagnie. J’aurais pu être un puissant catalyseur pour tous ces hommes. Je suis très douée pour ça : disparaître dans l’autre, m’effacer pour devenir sa plus grande émulatrice, me perdre pour qu’il se trouve. Et bien entendu, l’idée même de faire un cœur avec les doigts autour de quoi que ce soit me donne envie de mourir de honte et de vomir d’écœurement guimauve.


Aurais-je été plus heureuse, though? C’est très peu probable. Traveller envy et rancœur de l’ex mises à part, dans le fond et sans exception, quand je regarde qui ces hommes sont devenus et leur vie actuelle, j’ai véritablement l’impression d’avoir évité de peu de me faire passer dessus par un train à grande vitesse avant de me prendre un tsunami dans la tronche.


Appeler ça une sensation de soulagement est l’euphémisme du siècle.


En revanche, quand je feuillette les albums de photos de ma propre vie d’adulte, bien plus que mon célibat endurci et la solitude qui sont, on ne va pas le nier, les fils rouges un peu douloureux des dernières décennies, ce sont la richesse et la diversité qui sautent aux yeux. Des clichés de voyages plus éblouissants et édifiants les uns que les autres. Des enfants qui grandissent et bouleversent ma vie de mille et une surprises et ravissements (et d’innombrables petits drames quotidiens, mais on ne va pas faire la fine bouche). Une famille solide comme un roc et festive comme un clan turbulent. Des amis, certains avec benefits, qui vont et viennent et qui font de bien jolies distractions passagères. Des aventures qui donnent des fourmis dans les jambes et mettent des étoiles dans les yeux. Des villes, des paysages, des mers, des plages, des ciels… De la danse… Du yoga par intermittence… Des agapes… Beaucoup de nourriture et de vin… De l’art... de l’art partout… de l’art tout le temps…


Aucun amoureux sur ces photos. Pas de cœurs avec les doigts autour du soleil. Pas de duos de spritz à La Valette. Soit ces moments n’existent pas soit ils ont été effacés de mes disques durs. Ceci dit, qu’on se rassure, je demeure humaine : je les garde quand même au plus profond de mon petit cœur d’artichaut romantique qui ne désespère pas un jour de trouver celui qui partagera son hyperactivité, sa bougeotte, sa boulimie culturelle, sa famille tentaculaire, ses enfants qui prennent toute la place, ses humeurs en dents de scie, ses projets fous et son caractère bigger than life.


Et son talent indéniable pour émuler la gent masculine.


Quand je fais le bilan, ce sont ces hommes qui perdent au change, pas moi.


Et je crois qu’ils le savent tous pertinemment bien.


Santé, les mecs. Merci pour les fous rires et les yeux qui roulent en découvrant vos clichés. Et surtout, bon courage à vos compagnes...



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