• Valérie Gillet

Vouloir le meilleur, apprendre à tolérer le pire

Mis à jour : mai 24



Ma plus grande tare est de vouloir à tout prix voir le meilleur chez autrui. Ce meilleur qui n'arrive jamais me fait vivre dans le ressentiment et ne contribue nullement à améliorer mes relations avec mes proches, en particulier mes enfants. Il est contreproductif de vouloir modeler ceux qu'on aime à l'image que nous voulons renvoyer au monde. Mais il est tout aussi ardu pour les parents, seuls ou non, de ne pas projeter leurs attentes sur leur progéniture.


Recul et relativisation ne sont pas innés chez moi. Or, je suis la maman d'une adolescente de 13 ans. Autant dire que je dois chaque jour remettre mon ouvrage. Avec plus ou moins de succès.


Ma relation avec ma fille est sur le fil du rasoir. Un souffle la fait basculer dans un gouffre de cris et de propos blessants. La non-violence verbale et l'éducation bienveillante sont de bien belles approches, mais les principes éducatifs les plus vertueux sont mis à rude épreuve lorsque s'opposent une adolescente renfrognée et intraitable et une maman qui perd vite patience et met de plus en plus de temps à la retrouver.


Si les adolescents ont pour super pouvoir de pousser leurs parents dans leurs retranchements, les parents se distinguent par leur entêtement à projeter leurs rêves de consécration sur leur descendance. Les conséquences de cet aveuglement mutuel peuvent être irréversibles lorsque les ascendants confondent saine émulation et insatisfaction permanente.


Je ne fais pas exception. Il m'est compliqué de ne pas me laisser submerger par l'idée que je me fais de ma fille. Et encore plus de conserver une vision objective de qui elle est et non de qui elle pourrait être ou, pire, de qui je voudrais qu'elle soit.


Face à nos enfants, nous nous retrouvons confrontés à nos contradictions et insécurités les plus flagrantes. C'est généralement dans la forme que nous péchons, mais nous avons également souvent tort sur le fond. Et il est frustrant d'être face à un miroir qui nous renvoie une image peu flatteuse de notre humanité. Personnellement, je m'érige en bras vengeur de la justice familiale et en autorité toute puissante dans mon foyer et dans la vie de ma fille. On a beau prôner de grands principes d'éducation, on ne s'en retrouve pas moins à hurler notre frustration à travers les pièces pour se faire obéir.


S'il n'est pas sain d'avoir une vision absolutiste de la parentalité, comment ne pas verser dans le laxisme en lâchant beaucoup trop prise et en laissant faire ? C'est un exercice d'équilibriste parental très délicat et un peu schizophrène, en particulier pour les parents qui assument seuls l'éducation de leur progéniture. Pas facile d'être tout à la fois, tout le temps et simultanément.


La tentation dictatoriale est grande pour les parents solos. Il faut sans cesse garder à l'esprit que vouloir imposer sa vision de la vie est tout aussi nocif voire davantage pour nos enfants que ne mettre aucune balise ni repère. Avoir une monoconception totalement irréaliste des membres de notre famille n'est pas constructif.


Nous vivons nous-mêmes dans un monde où nos performances parentales sont scrutées et évaluées à l'aune d'idéaux péremptoires. Normes écrasantes, surtout pour les mamans qui élèvent seules leurs enfants. Si ne pas tenir compte des suggestions que nos proches ont la gentillesse de nous prodiguer serait aussi prétentieux qu'imbécile, il n'est nullement impératif de suivre les injonctions intenables que la société et notre entourage voudraient nous faire gober.


Pourtant, nous en sommes sans cesse bombardées, nous qui faisons de notre mieux avec les cartes qui nous ont été distribuées, sans nous rendre compte des tours de force que nous accomplissons au quotidien. Je n'ai jamais vu plus modestes parents que les mamans célibataires, alors que ce sont elles les véritables éducatrices de l'extrême. Elles réinventent sans possibilité de faillir ce que signifie être parent. Cela n'empêche jamais n'importe quel quidam qui passe de leur reprocher leur trop grand laxisme ou leur trop grande rigidité.


Chacun devrait pouvoir avoir ses propres repères, mais il en va autrement dans la vraie vie. Tout comme les parents ne peuvent éduquer leurs enfants en se démarquant de tout ce que la société leur souffle souvent un peu bruyamment à l'oreille, il y a toujours dans l'éducation prodiguée une part d'ambition personnelle et de principes de vie subjectivement inculqués. Ce n'est pas forcément une mauvaise chose, il faut juste s'assurer que notre volonté de trop bien faire ne se meuve pas en annihilation de la personnalité de notre descendance.


En tant que maman, j'essaie de plus en plus de ne plus me demander comment je peux aider mes enfants à trouver le succès, le bonheur et la plénitude. Je me demande plutôt si mes fêlures ne participent pas aux dictats et idées reçues qui les rendront malheureux. Je me demande si leur plus grande crainte n'est pas de ne pas être à la hauteur de mes attentes et si cette volonté de me rendre fière est une émulation constructive ou destructrice.


Je me demande dans le fond si mon influence et ma mainmise sont bénéfiques. La réponse n'est pas toujours confortante.


Notre rôle de parent, c'est d'accompagner. Nos enfants n'ont pas besoin d'être améliorés, mais d'être soutenus et compris sans pour autant être livrés à leur sort. Si c'est à nous de nous adapter à nos enfants, nous devrons toujours faire le sale boulot en leur expliquant les vérités douloureuses qu'ils n'ont pas envie d'entendre. Cela ne fait de nous ni des éducateurs défaillants ni des rabat-joie entravants, mais simplement des parents qui font leur job au mieux de leurs capacités d'êtres humains eux aussi imparfaits.


Bon courage à tous les parents dans cette quête ingrate, mais surtout aux mamans solos qui font des miracles au quotidien.

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