• Valérie Gillet

En solo au temps du corona

Dernière mise à jour : oct. 24


On y est : le confinement, le lockdown, l’incarcération forcée.


D’un point-de-vue strictement logistique, mon boulot de freelance à domicile fait que je suis habituée à la domesticité H24. Mon organisation et ma capacité à anticiper sont à peu près optimales. Courses livrées depuis des mois et commandées avec deux semaines d’avance. Abonnement traiteur avec quatre repas livrés chaque semaine. J’avoue avec une certaine culpabilité faire déjà presque 90 % de mes achats en ligne et cette période de fait pas exception.


Bien m’en a pris : hier, j’ai tenté une sortie au supermarché dans un quartier huppé de Bruxelles. J’ai cru que la moitié des clients étaient venus pour braquer le magasin. Le dimanche, ils étaient tous au marché artisanal du coin à se siffler des verres de blanc, se claquer la bise baveuse et se postillonner dessus en faisant des gros doigts d’honneur au gouvernement fédéral belge et à ses mesures de confinement. Le mardi on les retrouve au rayon charcuterie avec cagoule, lunettes noires, masque chirurgical, cache-nez et gants de ski, faisant des roulades de cascadeurs entre les caddies pour conserver une distance d’au moins 3 m avec les autres clients. J’ai eu le malheur de tousser (un reste de trachéite, en tout cas je l’espère) : le rayon s’est vidé comme par magie.


Tout cela me ferait bien rire si la situation n’était pas si grave, anxiogène et angoissante pour la maman solo que je suis. Pour ceux qui n’ont pas d’enfants ou d’êtres humains exclusivement à leur charge, je m’explique : je ne peux tout simplement pas me choper ce putain de coronavirus. Ou si je le chope, je dois absolument survivre à domicile, sans complications majeures.


Ceux et celles qui sont dans ma situation familiale auront saisi l’essence de mon propos : si maman est intubée sur le ventre avec une double pneumonie à l’hosto du coin, où vont ses enfants ?


C’est l'épée de Damoclès inhérente à mon statut civil et à la structure de ma famille nucléaire : rien de grave ne peut m’arriver tant que mes enfants seront sous ma responsabilité. Or, si mon aînée a 12 ans, mon petit a à peine 8 mois. Je suis donc condamnée à la bonne santé jusqu'à mes 65 ans.


Lorsque ma vieille carcasse me trahit, ce qui est arrivé à quelques reprises durant les dix années écoulées, c’est marche ou crève.


Quand je me suis explosé les ligaments du genou au ski, j’ai dû dormir pendant des semaines dans le grand canapé du salon et ma fille, âgée de trois ans à l'époque, dans le petit. Les béquilles ont tenu deux jours : j’ai remarché directement. Pas le choix. J'ai appris à monter et descendre les escaliers sur les fesses cinquante fois par jour.


Quand je me suis pulvérisé le tendon d’Achille en dansant le hip-hop (je n’ai pas de bol mais j’ai une vie intéressante), j’ai demandé à être opérée sous anesthésie locale pour sortir plus vite de l’hôpital. La morphine de l’épisode ligaments avait eu beau être l’un des plus merveilleux moments de mon existence, elle n’avait pas vraiment contribué à m’extirper des limbes suffisamment rapidement pour répondre à mes clients qui s’interrogeaient sur l’état d’avancement de leurs traductions et pour m’occuper immédiatement de ma fille.


Anesthésie locale, donc, et sortie immédiate sur béquilles. Docile face à l’interdiction de poser le pied par terre durant deux mois, j’ai cuisiné et géré la maison en équilibre sur un pied, frôlant le viandage magistral une petite dizaine de fois par jour. J’ai également dû trouver des chauffeurs pour véhiculer ma gamine vers et de l’école, ainsi que pour ses quinze heures de danse par semaine. Et je DÉTESTE demander des faveurs.


Forte de mon expérience ligaments et tendon, à l’approche de la naissance de mon second enfant l'été dernier, j’ai élaboré des plans A, B, C, D, E et F pour prendre en charge l’aînée en cas d’accouchement précoce, nocturne ou inopiné. Il va de soi que j’ai joué les chauffeuses jusqu’au jour de mon entrée à la maternité, et bien avant la cicatrisation complète de mon épisio. Encore une fois, je n'avais pas vraiment d'autre solution.


Vous l’aurez compris : être maman solo, c’est déjà un tour de force logistique en temps (plus ou moins) normal. Alors en période de corona, chaque sortie avec une jeune ado et un bébé sans aucune solution de garde donne lieu à un plan de bataille stratégique as fuck, consistant principalement à peser le pour et le contre de leur mise en contact avec le virus face à la nécessité d’acheter de quoi les sustenter.


Cette planification permanente peut déboucher sur une fâcheuse tendance à l’hypocondrie extrême. Soudain ma gorge gratte, j’éternue, j’ai le souffle court, le petit a 38 de fièvre, la grande est courbaturée : putain de bordel de merde, si je le chope et que ça s’aggrave, qui va s’occuper de mes gamins ?


Hyperventilation, mon amour…


Alors voilà, c’est lockdown jour 1 et confinement jour 6. Mes armoires sont pleines. Mon frigo déborde. Mon congélo est à stock. J’ai dix paquets de couches taille 3 en réserve. Il y a trois boîtes de paracétamol dans la pharmacie, ainsi que six sprays pour le nez et la gorge, toutes les huiles essentielles possibles et imaginables, un nébuliseur prêt à l’emploi avec du Ventolin et de l’Atrovent au cas où, cinq sortes de miel, dix-huit compléments alimentaires à prendre trois fois par jour en prévention inutile, du gingembre, de la gelée royale, de l’échinacée en cure, du sirop au thym, des citrons, des oranges sanguines… et les rares médicaments que je peux administrer au bébé sans avis médical (c’est-à-dire rien ou si peu).


Et une bouteille de Saint Véran au frais. Très important, la bouteille de Saint Véran.


Depuis des années, mon entourage me trouve bien courageuse mais un peu drama queen sur les bords. Au terme de douze ans de pratique de la maternité hardcore, je leur répondrai simplement : « Qui peut le plus peut le moins ». Toujours prévoir le plus, avoir une stratégie de repli, fomenter un plan catastrophe d’urgence « worst case scenario »-ique.


Surtout face à un virus potentiellement tueur inédit et ultra contagieux.


Just sayin'.


En revanche, j’ai du mal à saisir l’intérêt logistique d’acheter 153 rouleaux de PQ et 42 kilos de farine, sauf pour un bizutage.


Bon courage à tous !

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