• Valérie Gillet

L'ennui

Mis à jour : 2 juil. 2020


Depuis le mois de mars, l’être humain des quatre coins du monde est contraint au ralentissement forcé. On nous répète que ce frein imposé au rythme de vie moderne est plus que salvateur, tant pour notre planète que pour notre capacité d’introspection constructive. Un slow living plus organique, moins destructeur, plus prégnant de sens. Or, pour la plupart d’entre nous, la lenteur au quotidien, associée à un repli dans la sphère domestique, est vécue comme un mal pas forcément nécessaire et non comme la pause prolongée dont la Terre et nous-mêmes avions cruellement besoin.


Dès l’annonce d’un semblant de déconfinement, nous voilà tous de retour dans le trafic, la pollution, les bus, les bureaux, les mégastores, les supermarchés, les centres urbains. Les files interminables. La foule. Avec pour seuls remparts face à un danger sanitaire toujours menaçant 1m50 de distance et un simple morceau de tissu sur le visage.

Pourquoi cette attirance irrésistible et souvent mortifère pour le grégaire, la fuite en avant et le risque incalculé au détriment d’une existence plus lente, consciente et mieux savourée ?

Pourquoi cette angoisse universelle de l’ennui ?


Ça a débuté dès les prémices du confinement, au moment où l’épidémie commençait à prendre de l’ampleur. Comme bon nombre de Belges, j’avais planifié un énième city trip avec mes enfants lors des vacances de Carnaval. Inquiète de la progression de la maladie et de son arrivée en Europe, j’ai choisi d’annuler mon voyage. Ma sage décision a été accueillie par mon entourage avec incompréhension et un petit rictus moqueur. Encore une excentricité de la Drama Queen. Pourquoi me priver d’une escapade enrichissante pour un virus de rien du tout ?


Quelques semaines plus tard, le nombre de contaminations lors des voyages carnavalesques et autres semaines de ski dans les Alpes italiennes explosait. J’ai beau être une indécrottable réfractaire à la stagnation et à la monotonie domestique, je n’ai pas saisi le refus obstiné de mes compatriotes de reporter à l’année suivante un voyage qui mettait de toute évidence leur santé en danger. Pourquoi se jeter dans la gueule du loup au lieu d’anticiper par précaution ?


La tendance s'est confirmée tout au long de la période de confinement imposé par le gouvernement belge. Vivant à proximité directe du plus grand espace vert bruxellois, j’ai commencé à observer dans mon coin un manège assez savoureux et prévisible. Incapables de rester confinés dans leur foyer, voire même leur quartier ou leur commune, les Belges se sont soudain découvert une passion dévorante pour le jogging, la promenade, le vélo, la trottinette, le roller, le skateboard, le ramassage de crottes de chien. Bref tout ce qui les autorisait à sortir de chez eux, pourvu qu'ils échappent à la monotonie confinée.


Les abords de mon domicile sont devenus plus fréquentés que l’avenue Louise un samedi après-midi. En rangs d’oignons vacillants, une succession ininterrompue et sans cesse plus nombreuse de bicyclettes s’engouffrait dans le Bois de la Cambre du matin au soir. Des coureurs novices passaient sous mes fenêtres, ahanant en transpirant à grosses gouttelettes. Des amis se croisaient « par inadvertance », profitant de cette fortuité pour s’inviter mutuellement, à demi-mot, à des « barbecues clandestins ». Habituellement plutôt paisible, la supérette au pied de mon immeuble ne désemplit plus depuis mars, de clients venus se procurer des denrées aussi indispensables que des chewing-gums, un soda, un litre de crème glacée à la vanille des îles ou un paquet de chips au paprika.


Aujourd'hui encore, le soir, avant de sortir sur les balcons applaudir on ne sait plus qui ni quoi, les Belges continuent à se planter devant leur poste de télévision pour écouter les dernières instructions gouvernementales et ensuite débattre sur les réseaux sociaux de chaque mesure prise et de son interprétation la moins stricte possible. Se promener avec un ami, oui, mais du coup un ami différent chaque jour, c’est autorisé ? Travailleurs essentiels, cela m’inclut ? C’est l’anniversaire de Mamie, on va quand même aller lui faire un petit coucou… Un petit écart n’aura pas grande conséquence. Personne n’est contaminé dans notre famille, d’ailleurs c’est la famille, ça ne compte pas. La gamine peut tout de même voir ses copines et son amoureux, sinon c’est inhumain à son âge. On ne peut pas assigner les ados à résidence, puis ils ne sont pas aussi contagieux que les plus vieux… Une bulle, c’est combien de personnes exactement ? Le masque, si on doit boire sa Jupiler, c’est pas pratique. La rentrée scolaire, oui, non, comment ? On n’en peut plus des bambins qui tournent en rond à la maison ! Euh, on veut dire que l'école c'est mieux pour leur équilibre psychologique. Voilà, c'est ça.


Depuis quelques semaines, le déconfinement a officiellement débuté en Belgique et le train-train hors foyer reprend rapidement ses droits. Les parents qui ont hurlé au scandale à l’annonce de la réouverture des écoles font la file durant des heures devant chez Ikea ou Décathlon. Ce rideau de douche ou ces raquettes de badminton sont indispensables et doivent absolument faire l’objet d’une expédition sur place en famille. Ceux qui en désespoir de cause avaient embrassé une carrière de joggeurs très amateurs n’ont pas tardé à publier des photos de leurs achats de déconfinement. Achats effectués masqués, bien entendu. Et masques obtenus après avoir fait la file au supermarché.


Retour à l’anormal.


Confinés de force dans nos foyers, nous nous sommes surpris à rêver d’un monde différent, moins consumériste, plus familial, moins futile et surtout moins superficiel. Mais chassez le naturel, il revient au galop. À peine sortis de cette première vague de pandémie, nous voici déjà assis en tailleur et en masse sur les pelouses publiques de nos villes, trépignant de voir rouvrir nos bars, nos restaurants et nos frontières. En mars, nous nous lavions les mains 58 fois par jour avec du Dettol de crainte de finir en réanimation avec un tube dans la trachée. En juin, nous râlons de ne pas encore pouvoir prendre ces deux semaines de vacances à Mykonos.


Ne vous méprenez pas. Loin de moi la velléité de m’ériger en donneuse de leçons anticapitaliste adepte du slow living. Le ralentissement et l’ennui sont pour moi tout aussi insupportables qu’incommensurables. Entre ma grande de 12 ans, mon petit de 10 mois, mon activité de traductrice freelance, mes 6 heures de danse par semaine, mes 4 heures de yoga et les 20 heures de danse de ma fille, mon quotidien est un grand chamboulement permanent. Si on y ajoute les concours de hip-hop de la petiote, quelques restos, des concerts, les multiples réunions familiales à une centaine de kilomètres de chez moi et quatre ou cinq escapades hors frontières chaque année, on obtient une vie bien remplie. Trop remplie, me fait-on souvent remarquer.


J’ai passé mon confinement à me faire livrer à domicile ce que je ne pouvais aller acheter en personne. Contrainte à l’arrêt presque total de mes activités professionnelles pour m’occuper de mes enfants à temps plein, j’en ai profité pour travailler sur mes sites internet, promouvoir mes pages et comptes sur les réseaux sociaux et… lancer ce blog qui était « dans le pipe » (expression insupportable que j’éprouve un plaisir presque sadique à utiliser à l’envi) depuis des mois, mais que je ne parvenais pas à concrétiser par manque de temps.


Le confinement à peine annoncé, j’ai remplacé mon yoga en studio par des séances sur la toile et ma fille a troqué ses 20 heures de danse sur parquet pour des cours en ligne. Elle danse tous les jours sauf le dimanche, parfois plusieurs heures par jour. Paniquée à l’idée de perdre pied (et la boule) avec mes deux mioches dont une jeune ado en pleine crise d’opposition à tout et n’importe quoi (mais surtout à moi, hein, soyons honnête), j’ai saucissonné nos journées en tranches d’activités constructives et industrieuses. Cela n’a pas empêché mon aînée de se planquer dans sa chambre pour chipoter derrière mon dos sur les réseaux sociaux sous n’importe quel prétexte fallacieux et mon cadet de faire des siestes de titan pendant que je m’affairais comme une abeille ouvrière d’un côté à l’autre de l’appartement. Pour ce qui me concerne, j'ai eu beau alterner pilates et barre à terre, mes bourrelets et ma graisse abdominale n’ont pas fondu d’un millimètre, que du contraire. À croire que le stress de l’activité à tout prix et la bonne bouffe préparée pour contrer le désoeuvrement ont été plus forts que le tout relatif relâchement de notre planning quotidien.


Résultat : au bout de deux mois et demi d’enfermement seule avec mes gamins à tout régenter d’une poigne en acier trempé, plus intransigeante que Maggie Thatcher (et ceux qui connaissent mes convictions philosophiques et politiques savent à quel point il m’est douloureux de l’admettre), les tensions avec ma fille, désespérément allergique à toute notion de rangement, d’autorité et d’obéissance aveugle, ont atteint un tel paroxysme que je me suis retrouvée un matin assise par terre dans la cuisine à sangloter, incapable de reprendre pied, et la main, sur des relations filiales totalement hors de contrôle.


Depuis mon plus jeune âge – mais il s’agit là d’un autre sujet que je ne manquerai pas de traiter dans un prochain billet – ma tendance à la surresponsabilisation et à la culpabilisation à outrance face à mes manquements d’être humain (et donc de maman), à ma paresse naturelle et mon dilettantisme inné me poussent à remplir mes journées jusqu’à les faire déborder, confinement ou pas confinement.


Comme nous tous, qui faisons à présent la file en masse devant Zara et Brico et déplorons l’éventualité de devoir passer un été à bronzer dans notre jardin plutôt que sur une plage espagnole bondée, la notion de vie plus lente, ennuyeuse et autarcique m’insupporte. J’ai besoin de construire, d’organiser, de me déplacer, de m’agiter, de consommer, d’ingurgiter, de faire et de défaire jusqu’à l’écœurement.


Jusqu’à l’indigestion, le trop-plein. La maladie.


La pandémie.


Or, qu’il s’agisse de mon corps, de mon esprit ou de mon cœur, mes mésaventures m’ont appris une chose : rouler à toute berzingue finit souvent en choc frontal et en explosion en vol. Mieux vaut opter pour l’itinéraire de vie lent, prudent et partiellement en retrait du monde, que pour la progression en dents de scie au vu et au su de tous.


Il en va à mon sens de même de cette pandémie et de notre refus catégorique d’accepter la notion de retour à un quotidien davantage tourné vers notre foyer et notre équilibre intérieur plutôt que nos loisirs et notre divertissement extérieur.


Pourtant, je persiste et signe : je suis une impulsive explosive avec tendance accumulatrice à l’extrême. Mais je suis peu à peu en train de comprendre que cette propension à l’exagération dans tout ce que j’entreprends me joue des tours. Au cours des vingt années écoulées, j’ai souvent été coupée net dans mes élans amonceleurs. Ce sont davantage mes activités plus domestiques ennuyeuses, récurrentes, régulières et peu dignes d’intérêt qui se sont révélées payantes à long terme.


Cette maturation, toute relative et progressive soit-elle, a une conséquence aussi inattendue que surprenante me concernant. Plus je réalise que je dois ralentir et tolère la possibilité d’un ennui endémique, plus le monde extérieur me consterne et m’écœure. Plus je cherche les moyens d'atténuer ma fâcheuse tendance à prôner une existence hyperactive, plus j’observe les comportements des citoyens lambdas et les trouve éminemment ridicules.


L’ennui permettrait-il de saisir pleinement toute l’absurdité de ce monde moderne qui tourne en rond sans aller nulle part, tel un serpent qui se mord éternellement la queue ?


Notre société parviendra-t-elle à puiser dans ses ressources collectives et individuelles la force de troquer les virées shopping chez Primark contre des moments d’immobilité domestique pas si immobiles et vains finalement ?


Arriverons-nous à nous contenter de ce que nous avons et à ne plus aspirer à des loisirs systématiquement futiles et des besoins créés de toutes pièces ?


Je n’en suis pas convaincue, mais je m’attacherai à l’avenir à davantage privilégier mon développement personnel et mon équilibre mental, ainsi que celui de ma famille, fussent-ils ralentis et souvent source d’ennui, plutôt qu’une vie d’accumulation et de plaisirs trop éphémères pour être réellement salvateurs.


Tâche ardue et vaste entreprise s’il en est.

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